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Le corps du théâtre et de la psychanalyse

La bête dans la Jungle / La maladie de la mort au théâtre de la Colline,

Article écrit par Margot Ferrafiat-Sebban,

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La bête dans la jungle ; un texte d’Henry James, d’après l’adaptation Française de Marguerite Duras, et l’adaptation théâtrale de James Lord. La maladie de la mort ; roman de Marguerite Duras.                                                                                  

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Mise en scène Cécile Pauthe, Dans le rôle de : John Marcher – John Arnold, – Catherine Bartram – Valérie Derville, La jeune femme – Mélodie Richard.

Durée 2h20 – Jusqu’au 22 Mars 2015

La grande salle du théâtre de la Colline offre une scène épurée où se joue, dans une atmosphère vaporeuse, deux histoires qui raisonnent, se répondent et s’entrechoquent. En filigrane, une mise en abîme de plusieurs œuvres littéraires condense quelque chose de l’essence de Duras ; un fil nommé désir tisse une toile dans laquelle le spectateur se prend volontiers mais laisse échapper d’entre ses fines mailles l’impossible du désir, l’impossible du rapport entre les hommes et les femmes. Ainsi, nous, spectateurs psychanalystes, alors que nous sommes tenus par cette fabrique du désir qu’est le théâtre, l’envie insondable nous prend de saisir quelque chose de ce qui se trame, là, devant nos yeux ravis.

 Trois salles en enfilade plantent le décor austère d’une vieille maison de famille. Dépouillée, la scène abrite quelques meubles, un immense miroir et, à notre dérobé, un portrait : le « quatrième marquis », sorte de grand Autre, un autre plein, complet, mythique, et non castré, c’est-à-dire auquel il ne manque rien, qui a laissé sa trace et impossible à égaler. John et Catherine, après plusieurs années de séparation se retrouvent, un souvenir émerge, un souvenir qui autrefois, tel l’orage qui le présentifie, tonnant, s’est manifesté et avait jeté le trouble dans leur histoire. John avait alors, révélé à Catherine qu’une chose tapie dans l’ombre surgirait, telle « la bête dans la jungle » et devrait tôt ou tard réduire à néant sa vie. Une intime conviction qui prend sa source dans l’enfance, il semble avoir oublié cette chose, alors, réactivée lors de la rencontre avec Catherine, cette chose devient alors un fantasme (se révèle, par l’entremise des retrouvailles avec Catherine, être l’objet prétexte de son fantasme).  Lacan  dans le résumé qu’il a fait de son séminaire La logique du fantasme et qu’on trouve dans le numéro 29 d’Ornicar? Dit : « Il n’y a pas d’autre entrée pour le sujet dans le réel que le fantasme. » Cette chose qu’attend si assidument John le fait entrer dans un réel, c’est-à-dire quelque chose sur lequel il ne peut pas mettre de mot, qui le dépasse. Quelque chose qui serait « l’effet de rejet du discours ». Néanmoins, ce fantasme vient d’abord et avant tout combler, boucher, là où il y a un manque à être. Il s’agit d’un manque dans l’autre. C’est au point de l’absence de signifiant dans l’autre que le fantasme répond, vient combler et permet une écriture d’un rapport entre les sexes.  Cet objet du fantasme, cette « bête » qui attend pour surgir, en tant que le fantasme permet non seulement de faire tenir leur histoire mais surtout qui rend compte, qu’il n’y a pas de complémentarité entre les hommes et les femmes.

Ce couple aussi étrange que fusionnel, prend corps dans une mise en scène feutrée où les changements de décors s’opèrent dans une atmosphère sourde, sans écho. Des ombres humaines, d’un pas lent et lourd déplacent les meubles, comme si la réalité était autre. On se laisse prendre, emmener et persuader que tout cela se passe dans notre imaginaire, fébrile et incandescent, prêt à s’emballer et à nous prendre là où on ne l’attend pas. Une alliance, à la manière d’une sombre promesse, enchaîne John Marcher à Catherine Bartram, une sorte d’aliénation, de consentement mutuel à la folie d’un amour impossible. Douce et maternante Catherine, lumineusement interprétée par Valérie Derville, fait tenir chez John ce quelque chose qui cloche, ce vide envahi par la substance d’une « bête » féroce.  Elle incarne cette femme symptôme qui le verticaliste, à la manière d’un tuteur, il s’arrime à elle pour tenter, non sans peine, de tenir debout. Puis, le tourment d’une perte possible le submerge, un point de fragilité émerge, un écroulement, une chute. Ainsi, plane une insupportable et palpable angoisse de « défusion », que nous diffuse furtivement John Arnold. Nous sommes, alors, plongés dans la torpeur de sa confusion. Catherine finit par s’identifier à l’abîme de sa folie dans une sorte de ravissement total, les meubles disparaissent, c’est comme si plus rien n’existait, il est en dehors de tout, elle meurt. Face à son propre miroir John entrevoit la bête, la folie, il passe de l’autre côté du miroir. Un miroir où  le reflet de l’autre est absent, alors, le vide de l’autre s’y incarne, un trou en tant que signifiant du rapport entre l’homme et la femme.

Ce point nodal finement mis en scène par Cécile Pauthe est repris dans la deuxième partie et constitue le nouage des deux textes. La maladie de la mort, met en exergue une jouissance impossible, où John Arnold incarne le personnage masculin et interroge l’énigme du féminin, au travers d’entrevues avec une femme, Mélodie Richard, qui accepte contre rétribution, d’être ce corps atone, à interroger. Un corps nu, parfois recouvert d’un drap blanc, un corps allongé sur un lit collé au miroir pour nous indiquer que seul l’objet regard compte. C’est un corps en tant qu’écho de la pulsion scopique qui le délimite néanmoins, un corps parlant duquel émane une supplique, un «Joui» mortifiant. Un corps complètement voué à l’autre, à l’imaginaire de l’autre, un autre qui parle à la troisième personne, un autre qui s’extrait de lui-même pour penser cette jouissance féminine. « S’enfoncer dans la nuit noire de son vagin », dira l’homme, un vagin en tant que métonymie du corps féminin qui renferme l’énigme d’une jouissance en plus, une jouissance non barrée, une jouissance supplémentaire qui se tient hors du Symbolique où le phallus, qui n’est qu’un «semblant», devient l’enjeu principal. Comment peut-il désirer et jouir de ce corps qu’il ne comprend pas ? Pour Duras la maladie mortelle est cette impuissance à aimer, une jouissance du corps mort. Une sorte d’Hamlet qui ne peut désirer qu’à condition que ce désir soit mortel.

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Cette entrée a été publiée le mars 9, 2015 par .
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