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Le corps du théâtre et de la psychanalyse

Le Puzzule

Article écrit Par Aurore Jesset

Une pièce d’Hervé GUILLEMOT, Mise-en-scène:  Adeline MAISONNEUVE avec Arnaud ALLAIN et Hervé GUILLEMOT, Coordination, régie, photos et vidéos: Alain CASCARINO.

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(Jouée au festival d’Avignon 2015 – les prochaines représentations seront communiquées très prochainement)

Fouiller les détails d’une vie, pour qui, pour quoi ? Sur scène, « Le puzzle » se constitue peu à peu. La gravité du sujet est d’emblée posée. Un homme autoritaire interroge un autre. Les questions se font de plus en plus nombreuses, indiscrètes et suspicieuses. La tension monte. Le public se sent plus accablé que l’homme harcelé dont le calme contraste avec l’agitation de l’enquêteur.
Nous sommes dans un pays imaginaire où chaque citoyen est passé régulièrement au crible pour un contrôle total de la population. Chacun doit rentrer dans le moule pour ne pas être sanctionné par la société.
Ici, le sondeur Bruno Scapa joué par Arnaud Allain a en charge le dossier d’Horacio Cuisenère, cireur de chaussures, interprété par l’auteur de la pièce, Hervé Guillemot. Ce travailleur indépendant aime son métier, il trouve dans son art, un refuge salutaire pour gérer l’autorité oppressive de son pays.

L’enquête déferle de questions que l’artisan ne se pose pas. Bruno Scapa veut tout savoir, alors qu’Horacio Cuisenère choisit de ne pas s’interroger sur sa vie passée et celle de ses parents.
Aura-t-il cette liberté ?
L’obstination du sondeur est redoutable. Que sert-elle ? Son pays ou lui-même ? Que cherche t-il chez l’autre ? Qu’en est-il des pièces manquantes de son « puzzle » de vie? Protocole et compulsion se mêlent. La kyrielle de questions adressées à l’autre lui évite de s’en poser pour lui-même. Le sondeur jubile, il s’irrite, son implication interpelle. Parfois, s’entrouvre l’espace d’un écho et d’un instant d’humanité entre les deux hommes. La machine infernale vacillera-t-elle ?
Puis, l’intimité du cireur de chaussures exhibée par un autre ravive ses zones d’ombres et les dévoile au public. Le malaise grandit. Horacio Cuisenère est violé dans son intimité et le public est assigné à une place de voyeur qu’il n’a pas choisi. L’oppression s’installe.
Le scénario explore les risques du pouvoir et de l’enfermement. Comment rester vivant dans un tel contexte ? La problématique traitée interpelle une valeur fondamentale de la déontologie psychanalytique. En effet, la directivité inébranlable du sondeur et sa démarche intrusive sont l’antipode d’une éthique du sujet, c’est-à-dire du respect des possibles et des limites psychiques de chacun. Les conséquences qui en découlent intéressent la réflexion des psychanalystes.
Les comportements des deux hommes évoluent de façon diamétralement opposée, s’inversant au fil de la pièce. Quelques sursauts d’humanité se produisent chez le sondeur par le jeu des résonnances affectives suscitées par le questionnement, alors que le cireur de chaussures, malmené par le retour du traumatisme se ferme progressivement à la relation avant de plonger dans une froideur apathique.
La tyrannie du protocole institutionnel s’impose comme une menace au lien social et à l’ultime espace de liberté, celui de l’intimité psychique de chacun. Dignité et humanité sont alors en danger.

L’interprétation d’Hervé Guillemot et d’Arnaud Allain embarque, d’un bout à l’autre, le spectateur dans un huis clos, haut en émotions. La mise en scène d’Adeline Maisonneuve porte avec justesse la force et la subtilité du scénario d’Hervé Guillemot.
L’histoire prend sa densité tant par la qualité de l’écriture que par la dimension contemporaine du propos. A regarder autour de nous, dans le monde et parfois tout près, la thématique du « Puzzle » n’est pas sans écho avec certaines réalités actuelles.
« Le Puzzle » honore le théâtre parce qu’il interroge et enrichit notre regard sur la vie, sur les individus et sur le monde. Des messages forts émergent et font leur chemin. Et l’on retient que la privation de liberté pousse forcément à d’autres violences.
*Ecrit pour la Compagnie Pompes et Macadam suite au Festival d’Avignon 2015

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Cette entrée a été publiée le octobre 1, 2015 par .
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