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Le corps du théâtre et de la psychanalyse

PINOCCHIO vu par Joël Pommerat et la Compagnie Louis Brouillard

PinocchioArticle Ecrit par Aurore Jesset, 

PINOCCHIO  vu par Joël Pommerat et la Compagnie Louis Brouillard

 D’après l’œuvre de Carlo Collodi 

Janvier 2016, sur la scène nationale d’Evry-Essonne du Théâtre de l’Agora

 

Pour commencer l’année 2016, un Pinocchio intemporel et intergénérationnel s’est déployé sur la scène nationale du théâtre d’Evry dans l’Essonne, une création aux multiples ficelles conçue par Joël Pommerat et sa compagnie Louis Brouillard. Le spectateur est d’emblée plongé dans un onirisme où se côtoient la peur, l’espoir, l’amour, la transgression, l’avidité, la culpabilité dans une succession de tableaux dont le fond reste fidèle à l’œuvre originale de Collodi. Le parti pris de Joël Pommerat, de l’ironie des contraires par rapports à la morale convenue, qui fait dire au narrateur que l’école est dangereuse, qui montre un tribunal sans justice, et d’autres choses encore, ouvre en grand le champ de la fantaisie, des identifications et du questionnement.

Né d’un tronc d’arbre brisé, bout de bois destiné au rebut que son créateur Geppeto sculpte, Pinocchio n’a de cesse de chercher à accumuler, remplir, combler, dans une compulsion à posséder et à consommer. L’angoisse de castration gouverne ainsi la fuite en avant du pantin.

La magie de la mise en scène et la force de l’interprétation des comédiens, notamment de Myriam Assouline dans Pinocchio soulignent la caricature de l’enfant roi donnée par Collodi. Pinocchio est insolent, ingrat, égoïste, crédule, pour le dire autrement « une tête à claques », centré sur son plaisir immédiat et toujours rattrapé par la tentation balayant le moindre sursaut de doute ou de remord.

Ses tribulations, véritable parcours initiatique, le font sortir peu à peu du pantin pris dans le désir de l’Autre, ou encore de l’égocentrisme naturel de l’enfance pour devenir un garçon, en chair et en os, petit autre parmi les autres quittant le tourbillon mortifère de la jouissance. Les épisodes de Collodi saisis avec finesse par Joël Pommerat insistent sur la perte en tant qu’une condition existentielle, prix à payer pour devenir sujet d’une parole vraie. S’essouffler à ne rien perdre fait mentir Pinocchio, à lui-même et aux autres. Mais la vie en décide autrement : Pinocchio se fait voler son argent, il est privé de liberté en prison, la peau de l’âne se fait manger par les poissons etc. Le réel sévit, être « entamé » libère de la « bête » ! N’est-ce pas le propre de l’humanité ?

Le personnage bienveillant de la fée vu par Joël Pommerat, d’une taille démesurée, scintillant d’une hauteur proche des étoiles, montre l’accent mis sur le caractère crucial de ce personnage à la fois figure maternelle, oedipienne et symbolique du grand Autre, lieu du manque originel.  En effet, ici la Fée introduit dans l’expérience de Pinocchio, un rapport triangulaire fondateur évinçant même la petite fille aux cheveux bleus, fée de son état, présente chez Collodi que l’on ne retrouve pas dans la réécriture de Joël Pommerat.

A repousser en permanence les limites de la réalité, Pinocchio s’y cogne au risque de sa vie, et se confronte aux surgissements incontournables de cette Fée aux pouvoirs d’une subjectivation salvatrice.

C’est par cette voie que Pinocchio lâchera le voile du leurre pour se concilier avec sa vérité, condition indispensable pour penser son histoire, ses origines et retrouver son père Geppeto dans le ventre du mammifère marin.

Le Pinocchio de Joël Pommerat, par sa fantaisie audacieuse, le contre-pied vis-à-vis d’une morale établie, invite petits et grands à s’interroger : pourquoi certains rêvent d’un monde où tout serait possible ? Mythe ou réalité ?  Qu’est-ce que grandir ? Que veut-dire être libre ? Grandir libre, ça existe ? Peut-on s’affranchir de la dette symbolique ? Liberté et renoncements sont-ils liés ? C’est quoi « tenir sa parole » ? Y-a-t-il un âge pour cela ? Le mensonge est-il toujours un vilain défaut ?

 La vie nous apprend que chemin faisant, allant, trébuchant ou sautant, même sans le savoir, chacun peut trouver des réponses à ses questions et apprendre à dépasser les zones de butée. Et c’est sans doute par cet heureux « hasard », au su de l’inconscient, que Pinocchio renoue avec le fil de son histoire en retrouvant son père.

Enfin, la vraie vie devient possible. Tout s’inverse par la pirouette lumineuse de Joël Pommerat.  Le public devient la scène du vrai et les marionnettes du théâtre nous regardent dans la salle comme les spectateurs de notre réalité. Un face-à-face singulier se produit.  Ce renversement étonnant annonce la fin des péripéties du pantin en bois qui s’anime d’une allure mature devant le regard ému de son créateur Geppeto, puis le début d’un autre périple par le changement de scène, celle de chacun dans le public, renvoyé à la scène de son histoire, aux rôles de sa vie, sous des projecteurs s’amusant du vrai et du semblant.

 

 

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Cette entrée a été publiée le janvier 26, 2016 par , et est taguée , , , , , .
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