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Le corps du théâtre et de la psychanalyse

ASSOIFFES de Wajdi Mouawad et Benoît Vermeulen

 

Article écrit par Aurore Jesset,

ASSOIFFES___DRMis en scène par la Compagnie Le Bruit de la Rouille

Les 22 et 23 janvier 2016 au théâtre du Balcon en Avignon

 D’autres représentations prévues dont :

Festival d’Avignon 2016, du 7 au 30 juillet au théâtre de l’Alizé

 

Après plusieurs mois de travaux, les 22 et 23 janvier 2016, le théâtre du Balcon en Avignon ouvrait à nouveau ses portes pour une création haute en émotions, « Assoiffés », magnifique texte de       Wajdi Mouawad et de Benoît Vermeulen interprété et mis en scène par la Compagnie Le Bruit de la Rouille avec Mélaine Catuogno, Vivien Fedele, et Alexandre Streicher.

Fidèle à la convivialité du théâtre du Balcon dirigé par Serge Barbuscia, le lieu nous offrait un verre d’un bon vin du terroir avant de plonger dans une soif de sens existentiel menée avec finesse par la force d’un texte remarquable et par la justesse d’une création prometteuse.

Un cube ou quatre murs sont posés au milieu de la scène. Un jeune homme, Murdoch, adolescent comme on se le représente, saisi par la désillusion, questionne la vie, le monde. Les quatre murs tremblent du bouillonnement qui s’empare de lui. A l’inverse, le personnage d’une fiction « Norvège » sidérée par le mal qui l’habite, la partie laide de l‘homme, s’enferme dans le mutisme.

Imaginaire et réalité se côtoient dans un espace-temps habilement traité par l’inventivité et la rigueur de la Compagnie Le Bruit de la Rouille. Et la problématique de chaque personnage est amenée avec acuité. L’articulation temporo-spatiale s’éclaire par l’arrivée sur scène d’un troisième personnage, Boon.

Peu à peu, le spectateur découvre Murdoch. Frappé par la répétition du quotidien, des situations ordinaires qui se rejouent inlassablement, de la même ligne de bus deux fois par jour à l’émission télé du soir qui vous dit comment penser, Murdoch interroge crucialement le sens de son existence.  Fébrile, il cherche à se trouver dans ce qui lui semble tourner à vide, dans cette société de consommation du toujours plus, « 1 c’est bien, mais 2 c’est mieux ! ». Le jeune homme dénonce les faux-semblants du bonheur et sa fabrique compulsive.

La magie d’un monde idéalisé s’évanouit. Confronté au manque dans l’Autre, Murdoch vacille entre lucidité aigüe et soif de renouveau. Comment négocier ce passage tragique ? Ses questions restent sans réponse. Il est seul dans son angoisse existentielle, les autres l’évitent. Murdoch se réfugie dans la logorrhée faisant tourner son discours comme un moulin à vent, en quête d’une coupure salutaire pour qu’advienne une parole. L’issue, il la trouvera dans la beauté, celle de l’écriture de Boon, par le dépassement des maux.

La pièce commence aussitôt par l’alternance de deux temporalités mises en scène avec fluidité et sobriété par la compagnie Le Bruit de la Rouille. Au présent, c’est le tableau d’un anthropologue judiciaire, Boon chargé d’identifier les corps des morts retrouvés plusieurs années après le drame et le passé est marqué par des retours à l’adolescence, celle de Boon, de son frère et de Murdoch.

Ces deux époques semblent avoir un destin séparé jusqu’au moment où l’anthropologue judiciaire doit reconnaitre un corps déformé par son immersion prolongée dans le Fleuve du Saint-Laurent.

Des souvenirs d’adolescence lui reviennent, son goût pour l’écriture, et les devoirs de français qu’il réalisait pour son grand frère adepte de l’école buissonnière, de surcroît ingrat et dévalorisant à son égard. Mais, resurgit l’admiration d’un ami de son frère, le seul admirateur connu de son écriture, Murdoch. Un jour, alors que Boon avait à inventer un récit sur le Beau, devoir que son frère, Murdoch, et leur classe avaient à élaborer, il surprit ce dernier dans un mal être au bord du suicide.

Ainsi, plusieurs années plus tard, Boon devenu anthropologue judiciaire se sent traversé par les réminiscences du passé.  Réalité ou fantasme ? Murdoch et son personnage fictif, Norvège, création de son esprit pour le devoir rendu par son frère sur la beauté, se rencontrent.

Le corps retrouvé, c’est Murdoch !? Deux corps enlacés ! ? On ne sait pas, on n’en sait rien comme Mouawad le fait dire à son personnage coincé dans une mauvaise passe. Un homme, une femme !? On ne sait plus, on n’en sait vraiment rien. Pourquoi, comment Murdoch a-t-il disparu ? Une mauvaise passe ? L’adolescence n’est-elle pas ce douloureux passage, expérience d’une perte irréversible, celle des idéaux, de soi, de l’autre et du monde ? Lorsque Murdoch perdait des plumes, il ne savait pas encore qu’il allait en gagner d’autres, celles des ailes du désir.

Revenons à Boon. A-t-il imaginé ce scénario, dont le métier est pris dans le traumatisme de la disparition de Murdoch, seul admirateur de sa prose ? S’agirait-il d’un fantasme, nécessaire détour imaginaire pour retrouver la voie de l’écriture, qu’il avait enterrée suite au rejet de son frère ? Ou bien, la réalité d’une identification inattendue, aurait-elle fait ressusciter Norvège ? Il aurait lu un témoignage de son frère attestant que la dernière fois qu’il avait vu Murdoch, c’était en cours, au moment de la lecture de la fiction de Boon. Murdoch saisi par le récit aurait immédiatement arrêté sa logorrhée.  Il venait d’entendre de quoi apaiser sa colère. Et il serait parti triomphant avec ses patins sur la glace du Saint-Laurent…

Les comédiens de la compagnie Le bruit de la rouille circulent dans l’œuvre de Mouawad avec une subtilité étonnante, ils en saisissent finement ce qui n’est pas dit. Les trois registres psychiques, Imaginaire, Symbolique et Réel convoqués par le génie de l’auteur sont traités par une mise en scène épurée et des interprétations percutantes.

Notamment à la fin de la pièce, Norvège sort des quatre murs de sa chambre par une chrysalide ou enveloppe fœtale qu’elle transperce, voile fragile entre le fantasme et le vrai, mais aussi entre la scène et les spectateurs émus. Catapultée dans le réel, Norvège se délivre du mal qui l’habite tel un violent accouchement, pour naître à elle-même, en tant que sujet, part belle de l’homme, avènement du breuvage des Assoiffés.

Avant de disparaitre, Norvège s’adresse à Boon. Son propos est empreint d’une certaine gravité. Elle lui demande de reprendre l’écriture, écrire la tragédie pour sublimer le drame existentiel, pour que la métaphore poétique ait le dernier mot.

Même si la désillusion se joue d’une façon particulière à l’adolescence, le personnage de Murdoch parle aussi de nous tous. Vivre implique des pertes, des renoncements. Notre condition ne nous confronte- t-elle pas à lâcher toujours un peu plus au fil des ans, de notre histoire personnelle et des horreurs du monde ? Murdoch représente le vacillement universel des êtres en quête d’un ailleurs, où deux c’est bien, mais moins 1, c’est mieux. C’est de cet endroit qu’œuvrent les artistes avec leur don de nous faire gravir des montagnes, en quelques instants, par des images, des sons, des mots, des couleurs pour nous offrir la splendeur de leurs sommets. Ici la compagnie Le bruit de la Rouille avec Assoiffés de l’illustre écrivain Wajdi Mouawad, nous invite à ouvrir grand les yeux, au-delà des quatre murs et à s’enivrer du grand air pour réinventer l’espace des possibles.

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