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Le corps du théâtre et de la psychanalyse

SÉMINAIRE • Antigone contre l’effacement de la mort par le meurtre du cadavre.

Article écrit par Margot Ferrafiat-Sebban

antigone - Copie

Mon propos, autour de la tragédie grecque : Antigone de Sophocle, a, non pas pour objet d’enfermer cette œuvre dans une pensée d’ordre interprétative mais bien de tenter d’attraper Antigone en tant que pièce et en tant que personnage, du côté  du signifiant d’une part, du désir et de la jouissance d’autre part. Vous pourrez déjà noter un  paradoxe, une première interrogation; comment peut-on attraper une telle œuvre, effectivement, vielle de 2500 années, elle échappe et se dérobe à quiconque croit la saisir de quelque manière que ce soit. Elle, La gosse, n’a de cesse de nous interroger, de nous fasciner.

Il faut avant tout, noter, qu’Antigone a été à la psychanalyse, ce que Socrate est à la philosophie ; Un enjeu politique et notamment au sein de l’école lacanienne lors de la dissolution du centre de formation et de recherches psychanalytiques créer par Maud Mannoni, Octave Mannoni et Patrick Guyomard, Elle-même issue de l’école Freudienne de Paris créée par Lacan en 1964. La parution de « la jouissance du tragique, Antigone, Lacan et le désire de l’analyste » de Patrick Guyomard en 1992, marque un point de désaccord et entame les relations des cofondateurs du CFRP. Pierre Eyguesier nous dit « elle (Antigone) présentifie pour Lacan la “coupure signifiante” porteuse de mort, le signifiant ou le symbole étant dans la théorie lacanienne ce qui présentifie la mort. A cette Antigone lacanienne, Guyomard oppose une Antigone victime de son pur désir de mort. »

La tragédie d’Antigone soutient deux autres tragédies : Œdipe Roi et Œdipe à colonne mais aussi toute la généalogie des Labdacides. Notons, dans Œdipe à Colone, le Roi sur le déclin professe sa malédiction à propos de ses deux fils, aveugle mais clairvoyant sur les catastrophes à venir, le drame où s’inscrit Antigone. La tragédie est à la racine de la Psychanalyse, le mot catharsis est lui directement emprunté à Aristote par Freud. Dans sa poétique Aristote nous dit : La catharsis est l’épuration des passions qui se produit par les moyens de la représentation artistique : en assistant à une tragédie ou en recourant aux « mélodies qui transportent l’âme hors d’elle-même« , le spectateur se libère de ses émotions et éprouve « un allègement accompagné de plaisir« .

Dans les années 60, après avoir poussé la « signifantisation » de la jouissance à son terme Lacan atteint un point de butée et introduit la jouissance impossible, la jouissance réel, il fait d’Antigone la figure de proue de cette jouissance. Ainsi dans le séminaire VII Lacan prend appui sur la tragédie d’Antigone pour en dégager l’éthique de la psychanalyse qui sera le nom donné à ce même séminaire. Lacan fait, avec Antigone, une équivalence entre impossible et réel, l’impossible est la catégorie logique du réel. Le réel, c’est l’inqualifiable et déjà dire que c’est l’impossible est déjà un paradoxe, on ne peut l’attraper que du côté de la logique en formalisant le réel ainsi : « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Entre un homme et une femme  il n’y a pas de rapport, le rapport ne s’écrit pas, mais la contingence de l’amour prétend que cela puisse s’écrire, ou en tout cas que ça cesse de ne pas s’écrire, chose rendue nécessaire. Page 132 du séminaire XX ». [1]

Lacan tente d’articuler la place du désir dans l’économie de la Chose Freudienne. La compréhension du désir passe par l’objet inatteignable que constitue La Chose et qui entraîne l’insatisfaction perpétuelle du désir. Das Ding terme freudien traduit en Français par : « la Chose », n’est pas un terme symbolique mais un terme qui indique le réel et montre d’emblée le caractère absolu, non-articulable, ainsi se déploie le caractère unheimlich  « étrange » qui réside en la Chose. Das Ding renvoie au fait que la satisfaction (befriedigund), la vraie, ne se rapporte ni au symbolique ni à l’imaginaire. Das Ding  est hors de ce qui est symbolisé. Das Ding désigne la satisfaction pulsionnelle en tant qu’elle n’est ni « imaginable » ni « signifiantisable ». Les deux ordres ; du symbolique et de l’imaginaire sont au regard de Das Ding, non plus tant là pour rendre compte de la jouissance mais comme dressés contre la jouissance. La Chose ne se prête à aucun prédicat, elle n’est ni bonne ni mauvaise, elle s’expérimente seulement et ne peut être prise dans le jugement, dans la mesure où le jugement prétend toujours énoncer une vérité, elle y objecte. Il y a là pour le sujet une zone interdite. Cette chose est antéprédicative et devient le principe organisateur  du monde des représentations, das Ding est à la fois au cœur du monde des représentations et à la fois exclu.

Jacques-Alain Miller écrit dans Les 6 paradigmes de la jouissance : « Lacan décrit deux barrières, la barrière symbolique qui énonce la loi et la barrière de l’imaginaire, celle qu’il décrit à propos d’Antigone sous l’espèce de l’apparition du beau empêchant d’atteindre la Chose ». [2] Ces deux barrières sont conditionnées par le retrait hors symbolisé de la Chose. Donc le symbolique et l’imaginaire sont également des barrières au réel. Côté symbolique la loi et du coté imaginaire le beau. Dans Antigone, à la place de la loi de Créon, du bien selon lui, se substitue, la chose en tant qu’horreur : Antigone enterrée vivante.   Et là se situe un paradoxe, là où la loi devrait faire barrière au réel, dans la tragédie elle est du même côté.

Lacan dans le  S VII indique : « Antigone nous fait voir en effet le point de visée qui définit le désir. Cette visée va vers une image qui détient je ne sais quel mystère jusqu’ici inarticulable, puisqu’il fallait ciller les yeux au moment qu’on la regardait. Cette image est pourtant au centre de la tragédie, puisque c’est celle, fascinante, d’Antigone elle-même. »[3]  On peut noter l’aspect inarticulable du mystère, c’est à dire ayant la caractéristique particulière d’apparaitre avec le tranchant du réel, comme quelque chose échappant à toute symbolisation.  D’emblée Antigone est  placée dans un au-delà du principe de plaisir, comme l’objet absolu. Antigone, fascine ai-je dit, oui sa beauté éclatante à toujours et à travers le temps, été commentée.  La question du beau : Page 279 du S VII Lacan nous dit : «  le beau a pour effet de suspendre, d’abaisser de désarmer, dirai-je, le  désir. La manifestation du beau intimide, interdit, le désir. »[4] Donc le beau nous désarme par l’outrage qu’il produit et ainsi il nous éveille sur le désir. . Le beau est une sorte d’au-delà du bien, le bien  étant du côté de la loi, dans la mesure où le bien dresse une sorte de muraille sur la voie du désir par son pouvoir de priver l’autre de ses biens.

La question du beau

Le beau, c’est élever l’objet à la dignité de la chose, c’est-à-dire peupler ce vide, ce trou qu’est la chose.  L’objet d’Art vient en lieu et place où Das Ding fait trou, c’est substituer au vide réel une image, c’est en cela que cette opération de substitution traite par l’imaginaire le réel, c’est une sublimation.  A la fois c’est un leurre  et à la fois le beau ne leurre pas vraiment parce qu’au contraire il nous réveille et nous met dans un rapport étroit au réel, puisque c’est un barrage, mais un barrage qui nous rapproche de la chose et c’est en cela que ça nous réveille. Quand il y a le beau nous pouvons considérer que nous ne sommes pas très loin du et le signale de l’approche de la chose, au fond plus c’est point d’extimité de la chose, le beau est la barrière ultime beau plus on se rapproche de la jouissance dans ce qu’elle a d’insupportable. Le traitement de l’horreur par c’est une manière d’atteindre au plus proche une jouissance dans ce qu’elle a d’insoutenable. Antigone est le beau comme écran à la jouissance et lorsque ce beau comme chez Antigone est au plus proche de l’Horreur,  le personnage qui s’avance vers  le plus proche du point d’extimité de la chose et à la fois elle est un personnage qui rayonne par sa beauté éblouissante.

Antigone, « victime si terriblement volontaire » déroute, son éclat insupportable nous retient et à la fois nous interdit. Nous pouvons situer Antigone du côté imaginaire dans ce que cette image nous purge au sens Aristotélicien, nous purge de nos passions, nous en restons comme muet. Interrogeons ce pouvoir de dissipation / apparition. Antigone procède une sorte de double mouvement d’élimination de toutes autres images par sa beauté tant vantée, par le chant du chœur et de disparition par le sort auquel elle est condamnée.

C’est de cette place que s’articule, autour d’Antigone, condamnée au supplice d’être enfermée vivante en un tombeau, la position centrale de la pièce. Être enterrée vivante s’est fondre ce qui va de la vie avec ce qui va de la mort, telle une vie empiétant déjà sur la mort et une mort empiétant à son tour sur la vie. C’est la question de la seconde mort : Lacan différencie, la mort biologique et la mort qu’inscrivent les signifiants, le Sujet barré est un sujet mort et c’est ce pourquoi il va chercher du vivant. Le sujet barré est le sujet divisé par l’ordre symbolique, c’est-à-dire par le fait qu’à la fois il lui est absolument nécessaire d’être déterminé par un signifiant disant ce qu’il est et qu’à la fois aucun signifiant ne peut totalement le recouvrir et répondre de lui. C’est aussi la question de l’incomplétude. Le signifiant est mortel pour le sujet dans la mesure le symbole est le meurtre de la chose et à la fois le signifiant immortalise le sujet[5]. En disant ce qu’est un sujet ou une chose, nous le faisons exister et dans le même mouvement nous tuons cet objet. . Le sujet en se soumettant à la loi du langage, consent à se laisser représenter par un signifiant pour un autre, il perd une part de vivant. Toute tentative de retrouvaille avec la chose, la désignera toujours comme manquante, elle est perdue du fait du signifiant, le sujet est assoiffé de cette première fois.

La seconde mort est celle inscrite par la disparition du sujet dans l’imaginaire, à opposer à la première mort qui est la disparition du corps. Pour Lacan il peut y avoir un signifiant de la seconde mort, le signifiant unaire. C’est à dire  ce qui est converti de l’être en dépit de toutes les transformations du vivant pour en faire un UN absolu[6], donc ce qui reste après la disparition du corps. D’un côté c’est par le signifiant que se produit l’empiétement de la mort sur la vie  et d’un autre l’éternisassions du sujet par le signifiant ainsi corrélativement ce que le sujet a d’ineffaçable à partir du moment où le sujet est épinglé par le signifiant. Le sujet est parlé avant de naître, il est parlé apparait sa mort.

Il y a là une zone particulière celle d’un empiétement réciproque entre la vie et la mort, zone qui est dans la tragédie traversée par le rayon du désir, à la fois réfléchit et rétracté, l’effet du beau sur le désir. C’est-à-dire qu’à la fois le beau sur sa route vers le désir, fait outrage et à la fois il nous entraine sur cette même route. C’est là dans cette zone que se tient Antigone, nous y reviendrons.

Avant d’aller plus loin, voyons ce que certains érudits ont pensé de cette tragique gardienne d’une certaine limite

Hegel oppose Créon à Antigone comme deux principes de loi. Goethe montre d’abord que Créon pousser par son désir veut rompre une barrière en visant son ennemi Polynice, il veut dit Lacan « le frapper de cette seconde mort qu’il n’a aucun droit d’infliger ». Goethe  s’arrête sur un passage qui ne peut qu’interpeler. Le moment où Antigone se justifie, elle dit : mon père pourquoi m’avez-vous abandonnée, puis invoque qu’elle n’aurait pas défiée la loi des citoyens si il avait été question de la sépulture d’un mari ou d’un enfant parce qu’elle aurait pu les remplacer. En revanche ce frère est irremplaçable. Et ce frère née du même père et de la même mère, ce terme utilisé parcours toute la pièce ; Effectivement cette justification nous laisse quelque peu interloquer, son caractère de scandale nous retient note Lacan.

 D’emblée ce qui frappe à la lecture de la tragédie est la dimension héroïque d’Antigone, elle ne connaît ni la peur ni la pitié et cela jusqu’à la fin de la tragédie. Certes il en va de même pour Créon pendant un certain moment mais il chute et connait la crainte, celle de de tout perdre.

Créon dès le début de la pièce se positionne comme celui qui incarne un « vouloir » celui du bien. Il s’agit d’un bien qui entrave la voie qui mène au désir. Aristote nous dit que la faute de Créon est son « erreur de jugement ». Cette erreur est-elle, celle alors, de vouloir le bien de tous ? Le bien de Créon est une loi, une loi sans limite souveraine qui déborde à l’insu certainement du roi de Thèbes lui-même. Cela pose la question de la loi. Faisons un détour par la loi morale de Kant pour mieux comprendre le caractère absolue de celle de Créon. La loi morale est par essence est un énoncé symbolique et qui comporte l’annulation de toute jouissance et ainsi, est l’envers de das Ding et en même temps est identique à das Ding.  Aveugle, muette et absolue, La loi Morale de Kant est un objet hors symbolique et à la fois elle prise dans le signifiant. Chez Kant l’impératif moral fournit des commandements. L’action morale est nécessaire en elle-même sans rapport à un but quelconque, elle n’est pas assujettie à un autre but que le sien, impératif moral et catégorique commandent la volonté sans aucune fin et de manière inconditionnelle.  Lorsque la Maxime devient une loi universelle, la maxime de la volonté doit se conformer à loi. Donc la loi morale est un énoncé symbolique, mais il s’agit d’un énoncé qui comporte un caractère muet et aveugle. Quiconque est régit par la loi moral voit se renforcer les exigences toujours plus cruelles de son sur-moi qui énonce l’impératif : joui. La loi morale est intraitable à la hauteur jamais atteinte.  La loi est le bien, Lacan barre le bien, le B du bien est barrée, le bien est barré part des signifiants et à la place du bien se substitue la Chose, en tant que le bien fait écran à la Chose. Le souci de l’éthique de la psychanalyse est de promouvoir ce B barré, la psychanalyse est sans bien, à la place de ce B barré il évoque le grand C de la Chose. Du point de vue de Créon cette loi, non-écrite, édicte un refus catégorique de faire une sépulture descente à Polynice, donc une volonté manifeste de voir se corps pourrir jusqu’à ce qu’il n’en reste rien et ainsi tuer une seconde fois ce cadavre. Le commandement de Créon est fondée sur le fait qu’on ne puisse honorer ceux qui ont défendu la patrie et qui l’on aussi attaquée, cette maxime a une valeur universelle mais ne montre-t-elle pas que le bien à aussi ses excès ? La loi de Créon ne déborde-t-elle pas sur celle des Dieux ? La loi de Créon est un commandement, il représente les lois du pays et les identifie aux décrets des Dieux, dont se mêle Antigone.

Le phénomène du beau comme limite de la seconde mort. Lacan, pour articuler le beau et la souffrance, l’esthétisme et l’horreur  fait un détour par Sade et nous rapporte que le fantasme sadique est celui d’une souffrance éternelle. La souffrance ne mène pas la victime a son point d’anéantissement il semble que : « le sujet détache un double de soi qu’il fait inaccessible à l’anéantissement ».[7]  Les victimes présentes dans le fantasme sadien ont la caractéristique d’être de toute beauté. Il y a une limite où le sujet subsiste dans la souffrance, la souffrance devient alors le signifiant de cette limite.

Lacan souligne que le mot Atè (est la déesse incarnant la Faute et l’Égarement), comme limite à ne pas franchir d’un au-delà de l’égarement, l’Atè se fait désir d’Antigone, cet au-delà on ne peut y passer qu’un court instant. Antigone vit soumise à la loi de Créon, loi qu’elle ne peut supporter. D’autre part nous pouvons noter dans sa relation à sa sœur, le mépris et la cruauté, Antigone rejette Ismène qui se propose de s’associer à son triste sort, Antigone renvoie Ismène à Créon. Antigone est inflexible elle s’approche du pire sans reculer d’un pouce. Le caractère inhumain est clairement mis en exergue où quelque chose fraye avec la limite du supportable. Antigone est une énigme, est-ce celle du féminin ? On ne peut répondre à cette interrogation mais ce qui reste à interroger est la limite qu’elle sonde. C’est le malheur, l’atroce, le ressentiment qui pousse Antigone à franchir la limite de l’Atè. Je site Lacan page 306 du  SVII «  Le même mot, Atè, sert dans atroce. C’est ce dont il s’agit, et c’est ce que le Choeur répète à tel moment de son intervention avec une insistance presque technique. On s’approche ou on ne s’approche pas d’Atè, et quand on s’en rapproche, c’est en raison de quelque chose qui est lié dans l’occasion à un commencement et à une chaine, celle du malheur de la famille des Labdacides »[8].

L’acte d’Antigone.

Dans les ténèbres, d’une fine poussière, Antigone recouvre le cadavre de Polynice, son frère. Elle voile ce corps sans vie. « Il semblait qu’on eut voulu éviter une souillure », dit le garde lorsqu’il découvre le délit (vers). A nouveau le cadavre est laissée en pâture  « pâture et jouet des oiseaux ou des chiens » vers() selon le vœu de Créon. Antigone entêtée de répéter son acte, se fait prendre et est aussitôt comparée à un oiseau : «  Elle est là, à pousser des cris perçant de l’oiseau qui se désole à la vue du nid vide où manquent ses petits. »page 35.  Lacan ne le souligne pas, mais nous pouvons noter le caractère incestueux de cette métaphore. Ici Antigone est la mère de Polynice. En revanche Lacan note le symbolisme de l’oiseau fréquemment évoqué dans les mythes et caractéristique de la métamorphose. Lacan relève l’utilisation du mot « Méta » et souligne que Méta est ce qui vise la coupure. Vers 48, 70 et 73, méta est mis en position inversé, c’est-à-dire à la fin du vers comme pour montrer la position tranchante d’Antigone. Il est question : d’être écarté par Créon,  – Elle dit à sa sœur qu’elle ne lui demandera plus rien – Elle énonce qu’elle ira reposer près de son frère. Ici  le méta à un caractère de déliaison.

 

Lacan note que le Vers 56 est celui où « Antigone apparaît au premier plan comme franchissant la barrière de la cité, la loi, la barrière du beau, pour s’avancer jusqu’à la zone de l’horreur que comporte la jouissance. Un héroïsme de la jouissance dont Lacan écrit comme une sorte de Symphonie fantastique comme soulevée de soi-même, devant renoncer au ronron du symbolique et de l’imaginaire pour atteindre le déchirement de la jouissance. »[9]

Antigone transgresse héroïquement le symbolique et l’imaginaire dans la mesure où la jouissance est toujours transgressive, pour le Lacan des années 60.  La question que l’on peut se poser est : est-ce qu’Antigone cherche une jouissance dans la transgression où est-ce qu’elle se retrouve dans des circonstances qui font que la jouissance à fait irruption. Nous pouvons d’emblée supposer que pour Antigone, de par ses origines, la transgression peut sembler être un mode de jouir. Mais nous pouvons nous interroger également sur le fait qu’à chaque fois que l’on va chercher la jouissance sur le mode transgressif et absolu, ce qui est le cas d’Antigone puisque cela la mène tout de même jusqu’à la mort, est déjà une manière de traiter une jouissance qui a fait irruption ? Ce qui caractérise l’approche de la jouissance est le déchirement qui s’oppose au sommeil du symbolique et de l’imaginaire, le déchirement s’oppose au ronron du sommeil. La jouissance est donc disjointe du symbolique et de l’imaginaire elle est réel, inapréhendable.

La jouissance s’obtient dans la transgression, s’oppose au plaisir et vient même en infraction au principe de plaisir. On a vu avec la loi morale kantienne, qui ne lâche pas, qui fait jouir et dont nous ne sommes jamais à la hauteur, à laquelle nous ne répondons que lorsque nous sommes morts. Donc l’homostase du plaisir s’oppose aux excès de la jouissance, du côté homostase du plaisir vous trouverez le ronron le sommeil et du côté de la jouissance, le beau, la loi morale, le sadisme en tant qu’absolu et qui se caractérisent par leur excès. D’où l’idée Lacanienne, y compris quand on dort, à l’approche du réel on se réveille pour continuer à dormir donc à être du côté du sommeil du principe de plaisir, pour retrouver le ronron du principe de plaisir. Du côté plaisir on retrouve, le bon, le bien, le plaisir et du côté de la jouissance, l’excès, la douleur, le mal.

Chez Antigone le transgressif est présent mais la forme par laquelle est livrée la transgression ne l’est pas, alors que pour Sade, la transgression qui s’exprime dans son œuvre l’est  sur un mode lui-même transgressif, en somme, Sade serait un Sophocle au carré, dans la mesure où l’objet est transgressif et la forme que prend cet objet est également transgressif.

Antigone fait le choix de la mort elle dit à Ismène « ne t’inquiète pas : toi, tu vis ! Mon âme est morte depuis longtemps, si bien qu’il convient d’aider les morts. »(vers) Telle est la position d’Antigone vis-à-vis de la vie, venir en aide aux morts. Le Chœur évoque la limite de l’Até, il s’agit du terme « désastre »  (vers 611et 625). Ceci est en quelque sorte, un en-dehors de ce qui se passe une fois la limite franchie. Le développement du Chœur se fait autour de cette notion de franchissement d’une limite. Le mal est pris pour le bien, quelque chose au-delà de l’Atè est devenue pour Antigone sont bien à elle qui n’est pas celui des autres, là encore on peut noter une déliaison entre le principe de plaisir et la jouissance.

Lacan nous dit qu’il est frappé par la solitude des héros sophocléens ; La solitude à un caractère d’arrachement hors de la structure. Effectivement nombreux sont les personnages dans les tragédies de Sophocle qui errent entre la vie et la mort. Ajax se réveil dans la honte et se tue, Electre se dit déjà morte, Hercule dévoré, Philoctète abandonné, Oedipe à colonne interdit à quiconque de voir sa tombe. Ces personnages, à l’instar d’Antigone se situent sur le gap qui borde l’horreur d’une jouissance impossible et interdite, parce qu’elle (la jouissance) enlève ce qui a de vivant et rend ce qui n’est plus vivant  désirable.

Antigone est une image de passion, une merveilleuse image, une merveilleuse illusion qui apparaît dans l’au-delà du miroir et pourtant quelque chose d’atroce et de sombre l’entoure. L’image de passion apparaît au moment de ce vers « mon père pourquoi m’avez-vous abandonnée ? » et en avant se répand la tragédie qui produit cette image. Le Chœur, (vers 875), dit très clairement ce qu’il en va de cette passion «  elle t’a perdue ». Pourtant Antigone est sans crainte et sans pitié elle se laisse perdre pour cette passion, mais qu’elle est-elle ?

Revenons un instant à Créon a l’inverse d’Antigone, finit par céder sur son désir, mais il est trop tard, il porte dans ses bras ce fils mort et en fait le signifiant de son erreur. Il sort enfin de la relation spéculaire qu’il avait avec Antigone et devient humain. Lacan nous dit que : «  se sont toujours les bourreaux et les tyrans qui en fin de compte sont des personnages humains, il n’y a que les martyrs pour être sans pitié ni crainte »[10]. Créon à beau porter la dépouille de son fils et en être métaphoriquement comme  un « revenant » de l’au-delà, ainsi porter cet Autre qu’est son fils dans ses bras, pour autant, « il ne s’agit pas de l’autre Atè, l’Atè qui relève du champ de l’Autre, n’appartient pas à Créon, c’est par contre le lieu où se situe Antigone. »[11] Ne faut-il pas entendre, ici, l’Autre Atè comme l’Autre de l’Autre c’est-à-dire ce que Lacan développe dans le séminaire VI : Le désir c’est le désir de L’Autre ? Créon confond-t-il les lois chtoniennes et la dicé des Dieux nous dit Lacan, les lois de la nature, celle de la surface de la terre et de ses profondeurs, la dicé étant la justice humaine qui là s’oppose dans la même phrase à celle des Dieux, où faut-il entendre que ce sont les hommes qui fondent les lois divines ? Alors, servante d’un ordre sacré elle répudie la dicé des Dieux, la justice humaine, ces Dieux d’en bas. Elle campe sur cette ligne d’horizon à la limite entre les lois d’en bas et autre chose qui sont les lois non-écrites des Dieux. C’est de cela dont il s’agit ; de lois, d’un ordre qui ne n’est pas articulé dans une chaine signifiante, dans rien.  Cette horizon on peut s’en approcher mais pas le franchir, il se conçoit dans un rapport au langage qui dit ceci, mon frère est mon frère quel qu’il soit, ennemi, ami, héros, il est ce qu’il est parce qu’il n’y a que lui qui peut l’être, Antigone ne cède pas sur cette limite qui est celle de la loi du sang, des liens auxquels, elle est de par son histoire si attachée. Nous sommes nées de la même matrice si criminelle soit-elle, moi ici assiégeant cette horizon fatal j’en réponds. Ce qui est et surgit dans le langage est ineffaçable, à partir du moment où le signifiant surgit il fixe  une chose à travers toute les transformations possibles de cette chose, ce qui est, est et c’est à cela que se fixe la position infranchissable d’Antigone. Polynice livré aux chiens et aux oiseaux va finir sa présence sur terre dans l’impureté la plus totale, Antigone représente cette limite au-delà de laquelle elle maintient son être de sujet. Elle est le garant de ce non-détachement de l’être et à la fois présentifie la coupure instaurée par le langage. En d’autres termes elle présentifie  ce qui est entre la vie et la mort, comme dans le langage, dire est faire exister et à la fois tuer la chose.

La lamentation d’Antigone.

Cette partie est assez longue dans la tragédie. Antigone entre dans cette zone où encore vivante, elle est déjà morte, effacée, barrée, rayée du monde des vivants. Dans sa plainte elle évoque sa funeste et incestueuse ascendance, elle meurt sans descendant, sans mari et vierge. Elle s’identifie à Niobé se pétrifiant, le Chœur souligne que ce n’est pas peu de connaître le sort d’une demie-déesse, elle dit je suis outragée (vers 840) à comprendre au sens propre c’est-à-dire ; passer au-delà, au sens d’un franchissement. Lacan souligne que bien qu’elle soit associée aux Dieux au moment où elle se tient sur les confins, elle est bien mortel et elle présentifie  la coupure signifiante qui permet à l’être humain d’être avant tout ce qu’il est un sujet barré mortifié par le signifiant. Une coupure signifiante porteuse de mort. D’autre part, par le jeu de la métaphore paternel  et celui d’une identification certaine à Œdipe le désir d’Antigone est branché sur celui de sa mère, un désir à la fois fondateur et à la fois criminel, ne l’oublions pas c’est par l’inceste qu’Antigone vit le jour, il en va de-même pour sa sœur Ismène et ses frères, Etéocle et Polynice. Antigone, en ne cédant pas sur son désir de sœur ou de fille, sacrifie son destin de femme. En choisissant la déliaison, la mort Antigone manifeste l’impossibilité où elle se trouve de rompre les liens incestueux la retenant à son père et à son frère. Antigone par son acte interroge-t-elle le désir maternelle au sens d’un ravage ?

L’analyse de Lacan pose une question essentielle, est-ce qu’Antigone en renonçant à être femme de, en refusant la transmission, en ne sortant pas de l’inceste, ne nie-t-elle pas la castration ?

[1] Le lieu de l’articulation, c’est la structure et le minimum structural S1-S2, leur articulation s’écrit, peut s’écrire, à partir du moment où cela s’écrit c’est que c’est nécessaire, c’est-à-dire de ce qui ne cesse pas de s’écrire. Si ça s’articule ça s’écrit ce qui s’écrit relève du nécessaire, mais sur fond d’impossible, puisque dans le fond cela ne s’écrit pas, puisque ce qui est impossible c’est ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire(entre homme et femme).  Entre un homme et une femme (deux hommes ou deux femme), il n’y a pas de rapport sexuel, mais l’amour peut venir à cette place, l’amour donne l’illusion que ça cesse de ne pas s’écrire, et cela c’est la rencontre amoureuse dans sa contingence donne l’illusion que cela ne cessera plus de ne pas s’écrire, pour toujours et donc on passe de la contingence de l’amour au nécessaire. Le nécessaire et le contingent supplées à l’impossible, on passe donc de l’impossible à la contingence et au nécessaire.  Entre un homme et une femme  il n’y a pas de rapport, le rapport ne s’écrit pas, mais la contingence de l’amour prétend que cela puisse s’écrire, ou en tout cas que ça cesse de ne pas s’écrire, chose rendu nécessaire. Page 132 du séminaire XX.

[2] Jacques Alain Miller : les six paradigmes de la jouissance in L’orientation Lacanien, la jouissance impossible, page 80

[3] Jacques Lacan : Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, page 290

[4] Jacques Lacan : Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, page 279

[5] Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, de Lacan, la phrase suivante
« Ainsi le symbole se manifeste d’abord comme meurtre de la chose, et cette mort constitue dans le sujet l’éternisation de son désir. »

[6] Jacques Alain Miller : les six paradigmes de la jouissance in L’orientation Lacanien, la jouissance impossible, page 80

[7] Jacques Lacan : Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, page 303

[8] Jacques Lacan : Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, page 306

[9] Jacques Alain Miller : les six paradigmes de la jouissance in L’orientation Lacanien, la jouissance impossible, page 9

[10] Jacques Lacan : Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, page 311

[11] Jacques Lacan : Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, page 323

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