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Le corps du théâtre et de la psychanalyse

Autopsie d’une haine ordinaire

ANDORRA

autopsie d’une haine ordinaire de Max Frisch
Mise en scène de Fabian Chappuis avec la Compagnie Orten
Paris, Théâtre 13 – Février 2016
Prochaine représentation, ce vendredi 11 mars Théâtre Victor Hugo à Bagneux

Andorra

Ecrit par Aurore Jesset *

« ANDORRA, autopsie d’une haine ordinaire », pièce de théâtre écrite en 1961 par l’écrivain suisse alémanique, Max Frisch aborde des thèmes sensibles que l’actualité ne nous épargne pas, comme la différence, la peur de l’étranger, et les alliances redoutables de la médisance.
Nous sommes à Andorra, village ou pays imaginaire marqué par le conflit avec l’état voisin. On y découvre des andoriens tiraillés entre une identification communautaire forte et l’admiration pour ce maître d’école du pays, père adoptif d’un enfant juif qu’il dit avoir sauvé pendant la guerre. Peu à peu, la problématique de l’antisémitisme est rejointe par celle de l’identité, de la filiation, et de la défaillance symbolique paternelle.
L’interprétation des comédiens de la compagnie Orten et les choix du metteur en scène, Fabian Chappuis sont d’une justesse au service d’un texte fort qui soulève des questions cruciales. Des cloisons mobiles sur scènes apportent des variantes intéressantes entre vie privée et vie publique dans un lieu où tous se mêlent de tout, à craindre des murs qu’ils aient des oreilles.
Andri, fils adoptif du maître d’école est désigné depuis toujours comme l’étranger à Andorra. Cette réalité l’empêche-t-il de se situer dans la filiation adoptive au point où son amour pour sa sœur (fille naturelle du couple), Barbeline, l’amène à demander sa main à son père, leur père ? Le refus du père surprend et irrite la mère et les deux jeunes amants. Ils pensent que le père refuse de marier sa fille à un juif. C’est le seul argument plausible que l’auteur suggère à ses trois personnages, leur faisant ainsi nier la notion de la transgression. Pourtant, l’adoption par les mêmes parents donnant à partager le foyer et l’éducation ne confère-t-elle pas la même loi symbolique que dans une fratrie biologique, celle de l’interdit de l’inceste ? L’effet signifiant de la fonction paternelle n’a-t-il pas pu s’inscrire ? Acculé par le réel des origines, le maître d’école révèle la vérité…Et il s’entendra dire par Andri « qu’il a fait quelque chose qu’un père ne doit jamais faire… »
Le mensonge ou la défaillance du Nom-du-père semble avoir troublé des repères symboliques fondamentaux. Jusqu’à l’aveu, la mère de Barbeline, et mère adoptive d’Andri est peu présente, voire effacée. Elle prend part à l’histoire familiale dans le contexte de la révélation. Le mensonge cantonnerait-il à l’impossible positionnement intergénérationnel ? Une fois le secret levé, Barbeline ne peut plus supporter aimer Andri comme un amant. Les représentations sociales et les codes culturels viennent soudainement modifier l’investissement libidinal de Barbeline, restaurant ainsi la dimension fraternelle. Et le père se positionne comme tel pour la première fois dans la limite qu’il pose en refusant le mariage instituant par conséquent l’interdit de l’inceste. Andri quant à lui, ne peut plus faire marche arrière, au risque d’une fracture identitaire qui lui ferait perdre la raison. Sa vérité restera celle qui l’a construit, sa judaïté, fut-ce à travers le rejet et la haine des autres.
Les projections collectives mortifères sur le juif ne reculeront pas, jusqu’à l’accuser de la mort d’une voyageuse de passage, une autre étrangère dans le paysage et pourtant si proche de lui, étant la mère qui l’a enfanté qu’il ne connait pas.
Le regard des autres, notamment celui d’une communauté apparait dans sa dualité : il peut faire grandir comme il peut démolir. Il peut stimuler ou bien inhiber, épanouir ou à l’inverse pervertir. On retrouve là des thématiques chères à Max Frisch dans la confrontation de l’intime au collectif, de l’identité personnelle à la dimension sociale.
Revenant sur l’identité et la filiation, aucun père ne tient sa place dans le chemin de vie d’Andri, ni le maître d’école, ni le prêtre qui se soustrait au témoignage qui l’aurait pourtant disculpé du meurtre…Le Nom-du-père fait défaut, Andri en mourra, son père aussi.
La compagnie Orten s’est attelée à une œuvre peu connue en France, malgré l’apport littéraire de Max Frisch dans la période d’après-guerre. L’écrivain choisit l’échelle de l’intime pour explorer les mécanismes du rejet et de la haine. Ainsi, il nous indique que la responsabilité individuelle est toujours sous-jacente dans les processus collectifs des pires horreurs. Tous les personnages se révèlent dans leurs failles et leurs zones d’ombres non glorieuses. L’auteur n’épargne personne dans sa vie ordinaire. Du grave se mêle aux bassesses humaines et le spectateur rit jaune du caractère pathétique de certaines situations.
Andorra ou l’autopsie d’une haine ordinaire invite le public à plusieurs niveaux de lecture. La compagnie Orten et son metteur en scène Fabian Chappuis ont su en respecter toutes les subtilités en préservant le champ du questionnement. Que suggère Max Frisch en associant la problématique des juifs et de la filiation ? Le dramaturge suisse de langue germanique a-t-il voulu faire écho avec l’histoire du judaïsme et plus largement des religions ? En effet, dans un autre registre, l’histoire des religions s’articulent autour des thématiques en jeu dans Andorra par la question du Père, du désaveu, de la trahison. Du peuple élu, aux guerres de religions, en passant par le rapport à la terre promise, souffrances et errances identitaires frappent l’humanité depuis la nuit des temps.
Plus proche de Max Frisch, l’horreur du nazisme n’est pas sans influence dans l’écriture d’Andorra. Publiée en 1961, le contexte est particulier, car au début des années 1960 se déroule le procès de Francfort : pour la première fois depuis la fin de la guerre, des Allemands jugent des Allemands pour des crimes nazis.
Ce contexte est nécessaire à rappeler car Andorra traite à première vue de l’antisémitisme. Toutefois, les mécanismes montrés par l’auteur ne se réduisent pas à l’antisémistisme. Max Frisch pointe les processus à l’origine du bouc émissaire, de la haine, et de l’exclusion. L’homme aurait constamment besoin de se trouver un bouc émissaire, notamment lorsque les choses vont mal, tant à l’échelle du voisinage, qu’à celle du monde.
La Compagnie Orten assume l’issue dramatique de l’histoire dont les conséquences morbides de la peur, de la mesquinerie, de l’irresponsabilité. La mise en scène et le jeu des comédiens portent la tragédie qui interrogent la frontière entre pulsion de vie et pulsion de mort, ainsi que leurs manifestations, selon que les personnages sont pris dans l’imaginaire, le symbolique ou le roc de l’existence. La dimension tragi-comique de la pièce crée une tension qui capte le public et la compagnie Orten s’affirme dans sa perspicacité pour en éclairer tous ses reliefs.

* http://www.aurorejesset.net

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Cette entrée a été publiée le mars 11, 2016 par .
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