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Le corps du théâtre et de la psychanalyse

LE PRINCE TRAVESTI Au THEATRE de l’Epée de Bois

Article écrit par Margot Ferrafiat-Sebban

sans-titre

LE PRINCE TRAVESTI de MARIVAUX

Au THEATRE de l’Epée de Bois – Du 9 mars au 10 avril 2016 – Relâche les 11 et 19 mars

Mise en scène Daniel Mesguich

Avec  

Sarah Mesguich (La Princesse), Fabrice Lotou (Lélio), Sterenn Guirriec (Hortense), William Mesguich (Frédéric), Alexandre Levasseur (Arlequin), Rebecca Stella (Lisette), Alexis Consolato (L’Ambassadeur)

Costumes Dominique Louis, Scénographie Camille Ansquer, Son  Franck Berthoux, Maquillage Eva Bouillaut, Régie générale Eric Pelladeau, Régie son Xavier Launois 

Un dédale de miroirs plante l’unique décor d’une « autre scène » qui n’en finit pas de refléter une société où se croisent et se répondent les jeux : de pouvoir, d’amour, de haine et de faux-semblants. Reflets ou ombres portés par un écho qui sans cesse, dit quelque chose du point d’impossible, celui du rapport entre l’homme et la femme, rapport qui ne s’écrit pas. Il y a dans le quatuor qui se joue sous nos yeux enchantés, quelque chose qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, seul l’amour en viendra à bout. Sur les planches du théâtre de l’Epée de Bois, ça parle d’amour dans la langue de Marivaux; ce prince-là, mis en scène par Daniel Mesguich, rend admirablement compte qu’il y a un savoir insu qui est là et qui pourtant nous dépasse : il s’agit d’un savoir ignoré, certes, mais qui meut tous les personnages. Le Prince travesti, par le truchement métaphorique, se fait signifiant de la solitude et représentant de l’amour authentique. Il y a quelque chose de la surprise amoureuse qui, toujours, se dessine chez Marivaux sous la forme de ce que l’on pourrait nommer la contingence de la rencontre. Il n’y a de rencontre que dans la mesure où il y a une surprise. Hortense et Lélio sont cueillis par l’amour, cet amour est un amour qui se déclare, il n’y a d’amour qu’à se dire. Ainsi, l’intensité mêlée à la fragilité de Sterenn Guirriec (Hortense) révèle le lyrisme déclaratif de l’amour, le spectateur est saisi par un chant, bercé par un mouvement sensuel et fasciné par cette sublime Hortense. Alors, captive de cet amour, Hortense n’est pas libre d’en aimer un autre. De cette captivité, la princesse s’en empare, au point précisément où son désir bascule et tisse un duo de femme à femme particulièrement intriguant. Le fin nouage de la pièce s’articule au moment précis où Hortense, prisonnière de ses sentiments, découvre qu’ils s’adressent à celui qui n’est autre que l’objet du désir de la princesse. Princesse, magnifiquement interprétée par Sarah Mesguich, vêtue d’une robe blanche aussi immaculée que noirceur est son âme et qui prend littéralement possession du personnage. Alors, une partition remarquablement orchestrée scande l’imbroglio de la pièce. La princesse avance masquée sur la scène du désir, scène de laquelle chute Lélio; Hortense, alors, devient du plus grand intérêt. Aveuglée par l’amour, Hortense ne sait rien, ni ce qui lui arrive ni ce qui se trame. Majestueuse, elle reste indéfectiblement dans l’angle mort du miroir sans tain, elle ne peut qu’être la proie de celle qui, comme un homme, la regarde.  Aux yeux de la princesse, Hortense incarne l’Autre femme, l’objet précieux cause du désir, elle renferme la réponse à la question : qu’est-ce qu’une femme ?

Une parole haletante, celle de Fréderic; une tension palpable, celle de William Mesguich, personnage étrange tout en contradiction mêlant l’insupportable d’un phrasé qui nous saisit, à la fascination d’un être qui semble insondable. Animé par un je ne sais quel désir de destruction ou de manigance, ce ministre presque déjà déchu, dont l’énonciation est entrecoupée d’une toux gutturale et glutineuse, se joue des uns et des autres. Détail subtil du metteur en scène, il est doté  d’une canne en guise d’artifice ; le fourbe, une fois de plus nous dupe et à la dérobée des personnages mais pas des spectateurs, se redresse et part avec cet appendice sur l’épaule. L’entreprise de Fréderic vise l’anéantissement d’un lien de parole, lien qui est saisissable par le signe de l’amour. Sa tentative couronnée d’insuccès de vouloir abolir l’amour entre Hortense et Lélio, donne tout son relief à la remarque de J. Lacan selon laquelle « le signifiant n’est pas destructible ». Clopinclopant, ce souffreteux-là est bien guidé par un désir incandescent de traverser le signifiant et de voir au-delà ce qu’il s’y passe, simple curiosité ou pouvoir absolu sur l’autre ?

Arlequin, bouffon auto-proclamé tient une position clef dans la trame de la pièce, il est un connecteur entre les différents personnages. Sous couvert de bouffonnerie servile, il est le révélateur des secrets de tous. Il sert les manigances de chacun pour s’enrichir, trouver femme et s’élever socialement. La pièce de Marivaux annonce la transformation sociale à venir, avec une aristocratie embourbée dans ses duperies, une bourgeoisie naissante voyant dans cette décrépitude annoncée l’opportunité de faire sa place.

Par un tour de passe-passe, les couples se forment, le trou du non rapport est alors voilé, l’amour telle une suppléance permet que ce qui ne s’écrit pas, cesse de ne pas s’écrire, ce qui fait passer la contingence de l’amour, à l’amour rendu nécessaire. Marivaux au final ne parle que de cela…….

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Cette entrée a été publiée le mars 19, 2016 par , et est taguée , , , , , .
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